Lettre d’Isabelle 195 – L’éveil de Stephen Jourdain
En 1994 peut-être un peu avant, je rencontrai Stephen Jourdain. Je n’arrive plus à savoir si j’ai d’abord lu « L’irrévérence de l’éveil » qui m’avait formidablement plu et dans lequel je reconnaissais l’écho d’une de mes percées dans la réalité ultime ou si je le rencontrai d’abord à Aix-en-Provence, lors d’une des manifestations organisées chez une femme médecin près du Jas-de-Bouffan.
Ce dont je me souviens c’est l’idée définitive et soudaine qui me prit d’aller le voir chez lui, au Col de Vizzavona en Corse. Un petit baluchon sur le dos et un bateau plus tard, je prends le train qui monte au col et j’arrive dans sa maison gîte tenue par lui et sa femme Paule.
Tout au long de son enfance, Stephen Jourdain a connu « ses minutes privilégiées » dont parle Blake ; il vit sa première expérience à l’âge de quatre ans, en entendant bruire un petit ruisseau au bord duquel il est assis. Plus tard, à l’adolescence, un bienfait que l’existence prodigue rarement va fondre sur lui, lorsqu’il découvre le cogito de Descartes. Il entre de façon foudroyante dans « quelque chose qui irradie une valeur si haute, qui est une nouvelle si fantastique et si importante, qui culmine de façon si absolue, en dominant par de tels abîmes tout autre vécu possible, que les sommets antérieurement découverts se fondent dans la plaine ». Préface de « La vie à l’endroit » Le courrier du livre – 1965
Je n’ai pas beaucoup de mémoire si je ne prends pas de note. Et de notre rencontre là-haut qui dura trois jours, je n’en ai prise aucune. Par contre, certaines impressions m’ont tellement marquée qu’elles sont encore durables trente-deux ans plus tard.
Je souris encore aujourd’hui à cette rencontre foudroyante pour moi, saturée de poésie.
La première impression fut le lieu. Les senteurs du maquis corse encore fraiches au printemps. Les montagnes. La douceur du moment. Deux portraits vifs dans ce décor chaleureux. Lui et sa femme, accueillants, simples, souriants. Stephen en train de regarder la télé en fumant sa cigarette l’air désinvolte. Et mes questions, ardentes, directes, innocentes.
Dans mon ignorance qui ne demandait qu’à sortir de sa gangue, je captai surprise et réjouie : un agent immobilier éveillé, illuminé, qui fume, boit et regarde la télé … Beau toupet. J’étais en face d’une forme de désinvolture de haute voltige, mêlée d’irrévérence et d’insolence qui me ravissaient.
Ma mémoire pointilliste me rapporte un moment fort qui m’avait laissée interrogative quand il affirma : il y a un ange sous chaque parcelle de trottoir…
Un souvenir quand il me dit qu’il s’était éveillé à 16 ans. Soudainement. Pleinement. Tout simplement.
Un autre quand il attrapa à la main un poisson de rivière vif comme une anguille.
Il me reste le halo de fraicheur et de jouvence de ces trois jours bénis.
Au moment de partir, je le regarde, le remercie profondément, nous nous saluons. Nous sommes face à face et je vois défiler devant son visage une dizaine d’autres visages en superposition dont le dernier est le visage à la peau mate d’un indien d’Inde. Un peu comme s’il s’agissait de tous les visages qu’il aurait pu avoir dans des vies antérieures ou des vies parallèles, si cela est.
Enfin une forme d’éblouissement m’est restée après mon départ, fruit de cette rencontre magique et improbable.
Le petit train qui montait au col de Vizzavona depuis Ajaccio avait mis un peu plus d’une heure de temps pour arriver à destination. Je comptais le temps dans ma hâte d’arriver.
J’ai donc mis une heure et quelques en montant.
Pour redescendre, trois jours plus tard, je remarquai qu’à chaque station où le train s’arrêtait, les aiguilles de l’horloge de la gare étaient fixes. Elles affichaient chaque fois un horaire différent. 3h10, 12h12, 9h50 … J’écarquillais les yeux ahurie.
J’arrivai à Ajaccio par surprise. Le train n’avait mis que dix minutes pour descendre !
Je m’étais sentie telle Alice au pays des Merveilles, bercée par l’intemporel.
La poésie avait glissé sur moi comme un baume. J’étais portée par un temps complètement élastique et fantaisiste, fruit de cette rencontre hors du commun et hors du temps.
Stephen me laissa en partant 26 pages polycopiées que je retrouve aujourd’hui dans mes papiers. Je ne sais pas si elles font partie d’un livre aujourd’hui édité.
Je lis p 13 « La spiritualité officielle, ou convenue, ou encore, naïve, est immédiatement sur la défensive dès qu’on parle de poésie. Même si l’on précise qu’il s’agit de poésie vécue, d’illuminations poétiques. Ni le mot ni la chose ne font sérieux. Impossible que l’ultime réalité soit allée se fourvoyer dans ce bourbier subjectif ! De plus, la poésie ne sert à rien ! En son fond incandescent, la poésie, devenue méta-poésie, est consubstantielle à l’ultime réalité.
La poésie est la matrice de la réalité. La réalité est la matrice de la poésie. Ni l’une ni l’autre se servent à quoi que ce soit.
Comment un homme qui renie un pan entier de sa nature pourrait-il s’établir en celle-ci, « s’éveiller » ?
A la question « L’état de santé de ma sensibilité influence-t-il sur mes chances « d’éveil » ?, la réponse est OUI.

MUSIQUE
O vis aeternitatis
Hildegarde de Bingen
REPLAY ARTE
ETTY
Quelle adaptation intense et profonde
en six épisodes- du journal de bord de
l’écrivain Etty Hillesum !
Très belle fin de semaine à toutes et tous
Isabelle
Rappel des programmes de l’association :
Concert Bhajans avec Claude Brame et Stéphanie Valentin 15 juin 2026
Causerie autour de l’Unité avec Gerald Ben-Merzoug 12 et 13 septembre 2026
Métaphores du Bouddha commentées pour notre époque 23, 24, 25 octobre 2026
Rencontres chamaniques mongoles du 17 au 22 novembre 2026
Danse LONGO avec ELIMA 13 et 14 février 2027
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